Le cinéma hongkongais à l’épreuve de la rétrocession

En 2022, la cinéaste hongkongaise Anastasia Tsang réalise son premier long métrage : A Light Never Goes Out. La jeune cinéaste y compare sa ville natale à une enseigne lumineuse qui s’éteint peu à peu : au-delà du décor, le tube à néon est un symbole de l’identité hongkongaise. Dans l’imaginaire collectif, il évoque la ville de Hong Kong elle-même.

Dans A Light Never Goes Out, Sylvia Chang incarne la veuve d’un fabricant de tubes à néon interprété par Simon Yam. Cette septuagénaire tente de faire survivre un artisanat menacé de disparition avec l’aide d’un jeune apprenti, joué par Henick Chou. C’est tout un pan de la culture hongkongaise qui menace de disparaître alors que les néons sont peu à peu remplacés par les diodes électroluminescentes modernes.

Telle une perle scintillante qui surplombe la banlieue sud de Shenzhen, la ville a longtemps brillé de mille feux multicolores. Dans les années 1960 et 1970, ce tube luisait encore avec l’assurance d’une enseigne lumineuse fraîchement installée au-dessus de la devanture d’un restaurant. En 1984, son éclat a vacillé pour la première fois à la suite de la signature des accords de rétrocession, qui a entériné la restitution de la métropole au voisin chinois par la couronne britannique. C’est alors qu’a débuté une fuite en avant effrénée pour le cinéma de Hong Kong : treize ans plus tard, la Chine prendrait pleine possession des lieux et briserait assurément le tube d’une main de fer dans un gant d’acier. Il fallait donc qu’il brille plus que jamais, comme pour illuminer une dernière fois la nuit avant qu’un peloton d’exécution n’abatte le cinéma d’une balle dans la tête.

En 1997, alors que les sbires de Jiang Zemin posaient leurs valises à Hong Kong, le tube à néon s’est partiellement déboîté de sa prise murale et a commencé à chanceler. Comme un ultime coup de boutoir sur la façade effritée du restaurant, l’épidémie de SRAS de 2003 a fini de détacher le tube de son support. Hong Kong, du moins telle qu’on la connaissait, est morte la même année. Leslie Cheung et Anita Mui se sont éteint·es en l’espace de quelques mois et le tube a commencé son inexorable chute vers l’asphalte en contrebas.

La complicité naissante entre Anita Mui et Leslie Cheung dans le film Behind the Yellow Line réalisé par Taylor Wong.

Jusqu’au début des années 2000, le cinéma de Hong Kong s’est animé d’une fièvre anxiogène, comme emporté par un vent de liberté qui semblait souffler une dernière fois dans les allées sombres de Kowloon. Pris·es dans cet ouragan qui déferle sur leur ville, les artistes sont animé·es d’une même conviction : le futur est incertain, la famille est disséminée aux quatre vents et il faut filmer Hong Kong pour immortaliser son identité tant qu’il est encore temps. C’est un cinéma qui brûle d’une passion dévorante parce que chacun·e sait que rien n’est éternel. Aujourd’hui encore, il tente de résister aux assauts de l’ogre chinois, à l’image d’une ville où le bruit des bottes est malheureusement bien trop familier. Reste à savoir s’il restera encore quelqu’un pour remplacer le tube à néon quand il touchera le sol au pied d’un restaurant qui vient justement de changer de propriétaire.

Brasier inextinguible

Dès la fin des années 1980, la rétrocession s’inscrit en creux dans la trame de la plupart des films hongkongais. Wong Kar-wai semble obsédé par cette page qui se tourne et signe plusieurs films dont les héros sont impuissants face à la marche implacable du temps. Sylvia Chang aborde le sujet à demi-mot avec Mary from Beijing (1992), où Gong Li incarne une jeune Chinoise du continent qui tente d’obtenir une carte de résidente de Hong Kong : on devine en filigrane les inquiétudes de la protagoniste quant à la pérennité de sa ville d’accueil. Si les comédies, les films d’action et les romances continuent d’affluer dans les salles obscures, presque tous ces films traduisent une anxiété palpable à l’approche du Nouvel An 1997.

De son côté, Ann Hui accompagne la ville dans ses préoccupations grâce à son talent pour les drames humains. Avec The Stunt Woman (1996), elle rend hommage à toute une génération de comédien·ne·s pour qui les cascades étaient devenues une seconde nature. Sammo Hung et Michelle Yeoh incarnent à merveille cette époque presque révolue où le cinéma hongkongais était une référence dans le domaine des films d’action. Michelle Yeoh se blesse gravement sur le tournage et envisage même de mettre fin à sa carrière. Une fois encore, tout semble indiquer qu’une page est sur le point de se tourner.

Au crépuscule de l’âge d’or, John Woo et Tsui Hark s’exilent aux États-Unis. Wong Kar-wai s’envole tourner Happy Together (1997) au bout du monde. Il y a ceux qui partent, mais aussi ceux qui restent : Johnnie To et Wai Ka-fai occupent un terrain laissé presque vacant et continuent de travailler avec leurs camarades d’antan. Ils sont toutefois lucides : Hong Kong a changé et va continuer de changer. En 2003, des manifestations d’une ampleur historique ébranlent la ville : Hong Kong demande au pouvoir chinois de lâcher la bride. On n’avait pas vu autant de monde dans la rue depuis le mouvement de soutien aux manifestants de la place Tian’anmen quatorze ans plus tôt. Cette même année, Johnnie To sort PTU, satire acerbe d’une force de police militarisée déchue de son piédestal. Autrefois seul rempart entre le crime organisé et les citoyen·ne·s, la célèbre Police Tactical Unit est devenue le symbole de la répression brutale de toute contestation par le régime en place.

Simon Yam dans le rôle du sergent Mike Ho dans le film PTU réalisé par Johnnie To.

Deux forces contraires tiraillent désormais l’industrie du cinéma hongkongais. Si les films de studio, dans leur grande majorité, épousent pleinement les valeurs du Parti communiste chinois et du gouvernement fantoche de la péninsule, le cinéma contestataire propose quant à lui une grille de lecture critique de la gestion de Hong Kong par ses nouveaux dirigeants.

Point de salut dans les cendres du feu de jadis

The Shadow’s Edge (2025), seconde collaboration entre le réalisateur Larry Yang et Jackie Chan, est un bon exemple de la servilité du cinéma de studio moderne. Si l’action de ce film policier se déroule à Macao, l’autre région administrative spéciale du sud de la Chine, tout semble pourtant faire écho au quotidien des hongkongais·es. Face à des criminels toujours plus inventifs, la police utilise la violence, la surveillance de masse et l’identification par intelligence artificielle pour arriver à ses fins. Plus que jamais, les libertés individuelles sont un impensé de ce cinéma qui érige les forces de l’ordre en héros irréprochables. Au-delà de la thématique sécuritaire, la victoire culturelle réside aussi dans la présence à l’écran de Jackie Chan et de Tony Leung Ka-fai : ces stars hongkongaises de jadis parlent aujourd’hui mandarin pour satisfaire le public continental. C’en est fini des rebelles de John Woo : le cinéma de Jackie Chan exalte les flics inflexibles.

Tony Leung Ka-fai dans le rôle de Fu Lung-sang dans le film The Shadow’s Edge réalisé par Larry Wang.

Certains cinéastes, comme Soi Cheang, adoptent une posture plus nostalgique du passé. Cette dernière demeure cependant trop creuse pour bousculer le statu quo. Elle montre l’âge d’or du cinéma hongkongais comme le vestige d’un passé irrémédiablement abandonné après la rétrocession. Avec son City of Darkness (2024), Cheang convoque une réunion d’anciens élèves, presque rassurante, dont la fougue passée est désormais une attraction pour le public international, à l’image de la célèbre citadelle de Kowloon, qui sert de décor au film. Démolie au début des années 1990, cette enclave surpeuplée au développement urbain anarchique et officieusement administrée par la pègre était autrefois un symbole de l’unicité de Hong Kong dans le monde sinophone. Soi Cheang y met en scène des gangsters fantasmés aux pouvoirs magiques, dont les préoccupations d’un autre temps sentent la naphtaline. Ils ne cherchent pas tant à renverser l’ordre établi qu’à solder leurs querelles personnelles ancestrales à coups de poing, comme si la bataille pour la ville elle-même était de toute façon déjà perdue. Quand le film s’achève, les survivants contemplent leur jungle urbaine une dernière fois avant que leur monde ne change irrémédiablement.

De la même manière, Septet (2020), omnibus insolite initié par Johnnie To, rassemble les courts métrages de sept cinéastes hongkongais·es : Patrick Tam, Ann Hui, Sammo Hung, Yuen Woo-ping, Ringo Lam, Tsui Hark et To lui-même. Ce recueil flatte lui aussi les nostalgiques de l’âge d’or mais ne bouscule pas le pouvoir en place : ces courts métrages parlent pour la plupart au passé et idéalisent l’ancienne Hong Kong, comme si l’identité hongkongaise avait cessé d’exister en 1997. Comme pour enfoncer un dernier clou dans le cercueil du cinéma de la grande époque, John Woo annule sa participation au projet pour des raisons de santé, Ringo Lam meurt en 2018 après avoir tourné son segment, et la sortie du film est longuement repoussée à cause de la pandémie de COVID-19. Film maudit, Septet sort à l’été 2022, plusieurs années après les dernières manifestations d’ampleur à Hong Kong. On ne regarde en arrière que pour mieux s’assurer que cette époque est bel et bien révolue.

Ashley Wong et Yuen Wah dans le segment Homecoming réalisé par Yuen Woo-ping du film omnibus Septet.

Ultime chandelle

Pourtant, Hong Kong endure et continue de résister à l’oppression. En première ligne de la bataille culturelle qui se joue depuis le début des années 2000, les réalisatrices hongkongaises ne cessent de rallumer la flamme… ou plutôt le néon, à l’image d’Anastasia Tsang.

Avec My Prince Edward (2019), Norris Wong met en scène une héroïne féministe, interprétée par une Stephy Tang aux prises avec les bouleversements de la société hongkongaise moderne. Au fil de l’intrigue, elle doit ainsi faire face à la pression sociale qui force les jeunes femmes à se marier, mais aussi à la crise du logement qui frappe Hong Kong de plein fouet. Ce n’est qu’après un long récit initiatique que le personnage parvient enfin à s’émanciper du patriarcat. C’est justement cette envie de liberté qui caractérise le cinéma des opprimé·es, a fortiori à Hong Kong. Il apparaît donc que le cinéma hongkongais est bel et bien vivant : pour ne pas étouffer, il est toutefois devenu plus indépendant, plus intime et plus féminin.

Résolument contestataire, le documentaire Blue Island (2022) de Chan Tze-woon donne la parole aux activistes d’hier et d’aujourd’hui. Trois générations qui se sont battues pour l’indépendance de Hong Kong se rencontrent : les jeunes manifestant·es de la Révolution des parapluies discutent avec celleux qui ont soutenu les étudiant·es de Tian’anmen et avec les militant·es de la lutte anticoloniale des années 1960. The Way We Keep Dancing (2020) d’Adam Wong montre des artistes de rue qui se battent contre la gentrification à marche forcée de leur vieux quartier de Kowloon, menacé de destruction par des conglomérats immobiliers. Ann Hui fait quant à elle un pied de nez à la censure chinoise avec le brillant Our Time Will Come (2017), qui dénonce les horreurs de l’occupation japonaise de Hong Kong pour mieux mettre en lumière le totalitarisme chinois qui accable aujourd’hui la ville. Alors que les troupes japonaises entrent dans Hong Kong en 1941 et prétendent libérer la ville du colon britannique, une jeune femme ironise :

La liberté, avec des armes et des contrôles de police ?

Eddie Peng dans le rôle du résistant Blackie Lau dans le film Our Time Will Come réalisé par Ann Hui.

En dépit de l’apathie de certain·es, le cœur de Hong Kong continue de battre. Dans son dernier film en date, Elegies (2023), Ann Hui part à la rencontre des poètes contestataires hongkongais et évoque les affres du temps et de l’impérialisme en leur compagnie. Elle apparaît même à l’écran, comme pour montrer qu’elle appartient au même monde que ces poètes. Parce que l’art est la forme ultime de résistance à l’oppression, Hong Kong continuera de vivre tant qu’il y aura des poètes et des cinéastes. Ann Hui a voulu mettre fin à sa carrière plusieurs fois depuis quarante ans. Pourtant, elle est toujours là, à l’image de sa ville chérie, au même titre que tant d’autres artistes, comme Nick Cheuk (Une page après l’autre, 2023) ou Lam Sum (The Narrow Road, 2022) qui fabriquent ce cinéma d’une vivacité sans pareille. Hong Kong endure et le néon continuera de briller tant qu’il y aura des hongkongais·es pour l’allumer.

Cet article est initialement paru dans le numéro 219 de la revue 24 Images dans le cadre d’un dossier sur le cinéma de Hong Kong. Merci à Sylvain, Bruno et Laurence pour leur accueil et leur confiance !